La face cachée du poisson lune
Hervé Jubert
<< Index des titres <<Titre : La face cachée du poisson lune
Auteur : Hervé Jubert
Collection : Chambres Noires
Date de parution : 2010-02-12
ISBN : 9782740426
MDS : 60332
Dimensions : 130x200
Prix : 9 €
Nombre de pages : 246
Hervé Jubert
Né en 1970 à Reims, Hervé Jubert a laborieusement gravi les échelons universitaires jusqu’à un doctorat en Histoire de l’Art à la Sorbonne tout en étant, dans le désordre, chauffeur de maître, garçon boucher et batteur dans un groupe garage. Il a quitté la capitale et la fonction publique, il y a dix ans, pour se consacrer à l’écriture. Bien lui en a pris. Cette activité lui a permis d’être, entre autres, enquêteur au xixe siècle (trilogie de Blanche chez Albin Michel), sorcière dans un univers parallèle (L’Opéra du diable) et acrobate dans l’Exposition universelle de 1900 (Le Palais des mirages). Il a suivi les traces d’Alexandre le Grand et de Robert-Louis Stevenson pour l’École des Loisirs. Aujourd’hui, il achève un thriller monstre dans la lignée de Fantômas et s’apprête à plonger dans le catch, monde riche en rebondissements s’il en fut.
Extrait : La face cachée du poisson lune
qui venait d’arriver. Roswell et Lylah Brandt, plantés des deux côtés du sofa, avaient toujours leurs cocktails à la main. Rosalind Orben, effondrée dans un fauteuil club, les mains accrochées aux accoudoirs, posait sur Cyrus un regard impénétrable.
Le maître de maison réprima un sourire en apercevant son fils, Cecil, qui profitait du spectacle depuis la galerie supérieure. Il reporta son attention sur le verre qu’Edna avait fait rouler sur le plancher de bois clair. Le liquide y avait dessiné une marque sombre.– D’après vous, elle a été empoisonnée ? demanda-t-il à Gérald, qui avait quelques notions de médecine.– Un composé foudroyant. De l’oxycyanure de mercure. Ou de la digitaline.Les Brandt posèrent leurs verres sur un guéridon et s’emparèrent chacun d’une cigarette pour s’occuper les mains et tromper leur nervosité.– Un suicide est hors de cause, reprit Cyrus. Un intrus a dû pénétrer dans la cuisine pendant que je m’occupais du gramophone.– Un intrus sur l’île de Monte-Cristo ! s’exclama Rosalind de sa voix haut perchée. Impossible. Nous l’aurions vu arriver.Les Brandt et les Patterson acquiescèrent. Personne n’aurait pu s’approcher de la propriété des Augusto, vaste bâtisse posée sur une éminence de gazon, sans qu’on s’en aperçoive. Ce qui voulait dire…L’un d’entre nous a tué Edna, résuma Cyrus pour lui-même. Et ils sont en droit de penser que je suis l’auteur de ce crime.– Nous allons former trois groupes. Roswell, Lylah, vous allez explorer le jardin. Cyrus sortit de sa veste un revolver à crosse de nacre et le tendit à Roswell, qui l’empocha sans vérifier s’il était chargé ou non.– Joséphine, Gérald, vous vous chargez des communs. Rosalind, lança-t-il finalement à celle qui occupait la quatrième propriété à avoir été bâtie sur l’île, vous allez m’aider à fouiller la maison.– Nous ne ferions pas mieux d’alerter Saint-Petersburg par radio ? essaya Joséphine.– Nous le ferons si nous revenons bredouilles, décida Cyrus.Il consulta sa montre.– Rendez-vous ici dans vingt minutes.Ils se séparèrent.Joséphine et Gérald Patterson firent le tour du jardin, main dans la main, oubliant quelque peu leur mission initiale. Ils constatèrent qu’Edna avait délaissé ses massifs de roses trémières. Par contre, les clématites qui grimpaient sur la pergola se portaient à merveille. Ils poussèrent jusqu’au ponton. Le hors-bord des Augusto — un Classic Runabout de 19 pieds queles Augusto avaient fait venir de Venise à grands frais, car ils ne pouvaient rien faire comme tout le monde — y était amarré.
L’assassin ne l’avait donc pas utilisé pour s’enfuir. Cyrus et Rosalind traversèrent les vingt-sept pièces de la maison une à une, Cyrus armé d’un tisonnier, Rosalind de ses seuls yeux de braise qui, entourés d’un trait noir, lui donnaient l’air d’une star vengeresse du cinématographe.Cyrus risqua un coup d’oeil dans la chambre de son fils, qui lisait un roman d’aventures, allongé sur son lit. Lorsqu’il revint sur le palier, Rosalind n’y était plus. Il l’appela sans obtenir de réponse. Les Brandt et les Patterson le rejoignirent dans le salon.– Où est Rosalind ? voulut savoir Joséphine.La balancelle grinça depuis la véranda. Les cinq survivants s’y rendirent et se pétrifièrent. Rosalind Orben, héritière des laboratoires Orben, spécialistes en cosmétiques et beauté féminine, était assise, les mains sur son giron, souriante, morte elle aussi. Joséphine plaqua les mains sur ses lèvres pour réprimer un cri.– Nous avons affaire à un adepte du jeu de massacre, constata Roswell.Il stoppa le mouvement de la balancelle.– Nous allons tous mourir, gémit Joséphine.– Pas aujourd’hui, affirma Lylah avant de réprimer un hoquet.– Nous devrions vraiment alerter le continent, rappela Gérald.– Le poste de T.S.F. Dans mon bureau.Cyrus Augusto l’avait acquis deux semaines plus tôt mais il n’en avait pas encore étudié le fonctionnement. Et cela supposait de retourner dans la maison où se cachait sûrement le meurtrier. De toute façon, cette mission revenait à Gérald, qui maîtrisait la radiotransmission.
– Restez ici. Sur la véranda, il… ou elle ne pourra vous attaquer par surprise.
Gérald embrassa sa femme dans le cou. Il prit le revolver des mains de Roswell Brandt et pénétra dans la maison. Les secondes se transformèrent en minutes. Roswell brisa enfin le silence.
– Vous êtes le seul à avoir pu tuer Edna et Rosalind, lança-t-il à la face de Cyrus Augusto.
Cyrus, qui observait l’intérieur de la maison, se retourna d’un bloc vers son accusateur.
– Allez-y, Sherlock. On vous écoute.
– Rien ne vous empêchait d’empoisonner votre femme. Et vous étiez avec Rosalind quand elle a
été tuée. À moins que nous ayons affaire à un invite surprise. Mais nous savons qu’il n’en est rien. N’est-ce-pas ?
– Et si le père Blackwell était dans le coup ? essaya Lylah pour tenter de détendre l’atmosphère.
Elle voulait parler du gardien de phare. Troy Blackwell et son fils Jim étaient les seuls habitants
de Monte-Cristo à ne pas appartenir à leur microsociété composée des Augusto, des Brandt, des
Patterson et de Rosalind Orben.
– Nous le saurions, trancha Joséphine.
Elle eut tout à coup envie de prendre Rosalind par les épaules et de la secouer pour lui faire avouer la vérité. Elle se contenta d’avancer vers le seuil de la maison et d’en sonder les profondeurs inquiétantes.
– Qu’est-ce qu’il fabrique ?
– Il devrait déjà être revenu, ajouta Roswell.
Les traits durcis par l’inquiétude, Cyrus montra l’exemple en entrant dans la maison. Les survivants, sur ses talons, formaient un groupe compact. Ils traversèrent le vestibule, le salon, remontèrent un couloir, poussèrent une porte. Un grésillement radiophonique provenait de la pièce.
Le poste de T.S.F. était allumé. Dans la pénombre du crépuscule qui tombait sur la baie de Tampa, le cadran éclairait la forme affalée de Gérald Patterson, les écouteurs sur les oreilles.
– Gérald ! s’exclama Joséphine en voulant se précipiter vers son mari.
Cyrus la retint durement par le bras.
– Ne le touchez pas. On ne sait pas ce qui l’a tué.
– « Ce qui » ? se moqua Roswell. Vous pensez à un virus ? Même la grippe espagnole n’était pas
aussi foudroyante.
– Un tueur invisible est pourtant à l’oeuvre.
– Regardez ! s’exclama Lylah. Il a écrit quelque chose.
La main de Gérald tenait un papier sur lequel on pouvait lire :
Subissez la malédiction de Toutankha…Chacun sut de quelle malédiction Gérald avait voulu parler avant de mourir.
– La malédiction de Toutankhamon ? releva Roswell. (Il se gratta le haut du crâne.) À ma connaissance, aucun d’entre nous n’était present lors de l’ouverture de sa tombe ?
– Pourtant, malédiction il y eut, affirma Joséphine. Lord Carnarvon mourut de fièvre un an après l’ouverture du tombeau. Et deux autres égyptologues, juste après l’avoir visité.
– Attendez !
Roswell claqua des doigts et pointa un index en direction de Cyrus.
– Vous êtes allés en Egypte !
– Pour notre voyage de noces, concéda Cyrus. Mais nous n’avons rien vu de la tombe ou du trésor...
– Mais vous avez ramené un souvenir.
Cyrus comprit. Il se précipita dans le salon, suivi par les Brandt. Joséphine resta dans le bureau avec son mari. Cyrus grimpa sur une chaise pour atteindre un objet posé en haut d’une étagère. Edna avait protesté lorsqu’il en avait fait l’acquisition dans les souks du Caire. Mais Cyrus Augusto collectionnait les animaux naturalisés. Une ménagerie à poils et à plumes montée sur socles et sur crochets était éparpillée dans la maison. Sans parler de l’énorme poisson-lune, pièce d’argent de plus d’un mètre de circonférence, accroché au-dessus du bar.Cyrus attrapa la momie de chat et la retourna. Une étiquette avait été collée sous le socle. Autour d’une mouche dessinée à l’encre, une main féminine — celle d’Edna, qui avait tiré le papier de lavictime dans le chapeau de la murder party — avait écrit : « Et j’enverrai contre toi, et contre ton peuple et dans tes maisons, la mouche venimeuse. »– Une mouche ! s’exclama Lylah. C’est pas du jeu !Edna Augusto se releva de son sofa, aussi fraîche que Lazare lorsqu’il sortit de sa tombe. Elle fut rejointe par Rosalind Orben et les Patterson, bras dessus bras dessous. Tous bien vivants et souriants.– Il n’y avait donc pas de papier pour le criminel ? comprit Roswell, vexé.Il détestait être abusé.– J’ai tiré les deux, s’expliqua Edna avec son accent traînant de Virginie. Alors, j’ai monté cette petite fable pendant que Cyrus vous préparait des cocktails. Et j’ai mis Rosalind et Gérald dans la confidence.– C’est moi qui ai trouvé. Si je n’avais pas été là, votre mouche nous aurait tous tués l’un après l’autre.
– Par qui auriez-vous fini ? demanda Lylah à Edna.
– Par mon cher et tendre, cette question !
Cyrus, ne sachant trop comment interpréter cette annonce, reposa la momie de chat dans sa niche, en hauteur.
– Je pense que nous pouvons sabler le champagne, décida-t-il, histoire de clore l’affaire.
Edna fit semblant d’embrasser Cyrus pour ne pas abîmer son rouge à lèvres.
Les conversations interrompues par la murder party reprirent, futiles ou brillantes, aussi vaines qu’une poignée de grains de sable jetée vers le ciel. Le jeune Cecil Augusto, qui était sorti de sa chamber pour assister à la résolution de l’énigme, retourna à son roman d’aventures. Sa mère vint le voir un peu plus tard pour l’inviter à descendre. Il préféra rester seul dans sa chambre.
Il n’aimait pas leurs voisins. Il n’aimait pas la façon fausse dont sa mère et son père se comportaient lorsqu’ils étaient avec eux. Mais il adorait les aventures de Billy Bob Kansas contre l’infâme Tornado Springs. Il avala un sandwich entre deux coups de revolvers dans une ville de mineurs sans nom et s’endormit, l’illustré ouvert sur la poitrine.
Les lumières de Saint-Petersburg clignotaient au-delà de la baie de Boca Ciega. En bas, sur la pelouse, les habitants de l’île de Monte-Cristo parlaient plus fort que nécessaire. Ils riaient pour combler les vides et cacher le fait qu’ils n’avaient pas grand-chose à se dire.
A suivre ...Sélections et prix
Frédéric Rébéna
Né en 1965 à Clermont (dans le département de l’Oise), Frédéric Rébéna a fait ses études à l’E.N.S.A.D., avant de se tourner vers la bande dessinée. Il collabore à la revue (À suivre) puis s’oriente vers l’univers jeunesse pour la presse et l’édition. Rébéna conçoit et réalise aussi des pochettes de CD pour plusieurs grands artistes. En 2009, Denoël Graphic publie Marilyn la dingue, une bande dessinée qu’il a co-signée avec Jerome Charyn, et qui a d’abord été publiée sous forme de feuilleton dans le journal Libération.

